Au bord de la route

Au bord de la route

Apr 11, 2022

01. Prélude.

Je n’ai pas fait de stop depuis deux ans, une vie... me remettre dans le bain en sortant d’une mégapole de treize millions d’habitants, risquer l’hydrocution... Stop.
Rwd... Stop.

Play. Les méandres de la rivière qui s’évanouit dans la fin de l’été, le bleu du ciel découpé par les cimes en dents de scie, la moindre saillie de pierre à travers la neige, les arbres au milieu des pâturages en contrebas, mes yeux ne fixent rien de particulier mais chaque détail me transperce la rétine, pour atteindre le cerveau. Les rayons du Soleil s’immiscent à travers les nuages pour accentuer les contrastes, le vent froid et humide me fouette le visage : ils me forcent à regarder.
C’est beau, pas exceptionnel, juste beau. Je reste là un moment, assis sur mon caillou, seul parmi d’autres personnes, je sens que quelque chose se passe. Enfin, ça arrive...
La lame de fond a surgit des profondeurs du subconscient, a tout balayé, pour ne laisser qu’une évidence : il faut que je revienne. Tout ça n’était que le début, les préliminaires, je dois désormais embrasser ce qui depuis toutes ces années, n’a été qu’effleuré. Et ça doit se faire ici, pas ailleurs.
J’ai enfin ma réponse, celle qui possède assez de consistance pour tenir plus de quelques semaines, et pour la première fois de ma vie, un but. Stop.
Fwd… Stop.

Play. Ça fait cinq ans. Au retour a suivi l’attente, vécue comme une longue apnée, ou plutôt un coma, je partais de loin, j’en avais besoin pour guérir. Je me suis préparé, mentalement surtout, j’ai beaucoup rêvé, en essayant autant que possible d’éviter le fantasme, je me suis construit avec ce nouvel objectif sur ma ligne de mire.
Cinq ans c’est plutôt long, cependant, ayant accepté de mettre de côté toute autre ambition personnelle ou professionnelle, rester en stase n’a pas été très compliqué ; le plus dur fut d’en émerger, retrouver au fond de moi l’énergie qui me sortirait de cette torpeur sédentaire, celle qui endort comme le monoxyde de carbone. Tout donner pour générer un ultime élan salvateur, une profonde inspiration pour ressasser les reliquats de volonté, et une expiration pour renflouer les sensations oubliées, excaver le goût de l’aventure. Tout est encore là, caché mais intact. C’est parti, vamos ahora.
Cinq ans, durant tout ce temps mes choix de vie ont été dictés par ce que je suis en train de faire : Reset. On ferme le dossier et on le range sur une étagère, dans les archives, peut-être qu’il resservira un jour, peut-être pas, là n’est pas la question. Pas de questions d’ailleurs, aucune. Un aller simple et quelques noms éparpillés sur plusieurs millions de kilomètres carrés, pas plus. Un point de départ, un cap, une parenthèse qui se ferme pour que s’ouvre un guillemet, pour laisser la parole à la vie, la vraie. À compter d’aujourd’hui, c’est elle qui mène la danse.
Cinq ans. Vision brouillée, muscles raides, esprit désorienté : réveil difficile. Partir n’a pas demandé un gros effort, je savais ce qui m’attendait en restant. Le voyage au bout de la nuit touche à sa fin. Pause.
« fffuuuue… »

Play. Train de nuit jusqu’à Bahia Blanca, c’est le plus sage. J’aime bien les trains, leurs sièges sont encore imprégnés de l’odeur qu’ont les vieux livres et le XIXe siècle, ils transportent une histoire qui va de Moscou à Vladivostok, de New York à Los Angeles, un parfum de conquête ; aux bouts de sa belle chemise blanche et bleue, la vieille mécanique de la révolution industrielle a des mains poisseuses de graisse et d’encre.
Bahia Blanca. Je ne saurais dire à quoi ressemble la ville, depuis ma sortie de la gare je fonce tête baissée en direction de la route 3, elle aussi est partie de Buenos Aires.
En m’éloignant du centre-ville, je traverse un pont surplombant une voie de chemin de fer abandonnée aux herbes brûlées par l’été, un wagon et une locomotive à vapeur y rouillent paisiblement. Une balle fuse. Je fléchis les genoux et regarde autour de moi, instinct de survie ; le bruit de la circulation s’atténue, des bottes à éperon s’approchent et résonnent sur le plancher en bois taché de whisky, le ragtime du piano défoncé donne le rythme, dehors des sabots percutent le sol et les volutes de poussière font valser les roses de Jéricho.
Les paysages sont très similaires, ici c’est vers le Sud que la conquête a eu lieu, chapeau vissé sur la tête et foulard en guise de cache-poussière, c’est à travers eux que je pars vers la mienne.
La dernière ligne droite est sans fin, elle me permet de faire tomber l’appréhension du début, de me mouiller la nuque en quelque sorte, un peu d’eau pour coller la poussière au sol, ne pas s’enfuir à la première rafale. La même rengaine pour chaque nouveau départ, on laisse un poids tellement énorme derrière soi que l’on en titube, il faut un temps pour retrouver l’équilibre.
Je tends mon pouce timidement, une voiture de temps en temps, il faut que j’avance. Enfin arrive le point de départ : la Dernière Station-essence, celle où tout commence. Elle est grande, poussiéreuse, pleine de voitures et de camions, parfaite.
Maintenant je peux enjamber la glissière de sécurité, poser mon sac sur la ligne blanche et attendre que la vie me percute de plein fouet.

« -

Bahia Blanca, 31 janvier 2019.

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