En septembre 2025, l’annonce à Washington du plan de paix de Donald Trump sous le nom de Trump Peace Initiative for Gaza, a suscité un mélange d’euphorie diplomatique et de scepticisme stratégique. Présenté comme une solution définitive au conflit de Gaza, il prétend concilier la reconstruction, la sécurité et la réconciliation politique. Ses partisans y voient la première chance réelle de stabiliser la région depuis Oslo ; ses détracteurs, une opération de façade conçue pour figer un rapport de force.
Notre analyse se concentrera sur un point précis du plan : la démilitarisation du Hamas, que le texte présente comme condition préalable à toute reconstruction durable. Or, cet objectif, en apparence simple, repose sur des hypothèses irréalistes au regard de la structure même de la résistance palestinienne.
1) Le plan Trump
Le plan de paix de Donald Trump prévoit la reconstruction de Gaza sous la supervision d’un Conseil de la Paix présidé par Donald Trump lui-même, assisté de Tony Blair et de Jared Kushner. La gestion concrète du territoire serait confiée à un Comité palestinien dit “apolitique”, composé de technocrates choisis pour leur neutralité et leur compétence administrative, mais étroitement encadrés par les puissances donatrices.
Le cœur du dispositif repose sur la démilitarisation complète du Hamas, condition indispensable à la mise en œuvre du plan. Les combattants de l’organisation pourraient bénéficier d’une amnistie partielle et d’une réintégration civile, à condition de remettre leurs armes. Cette étape serait accompagnée d’un financement massif assuré par les pays du Golfe, chargés de relancer l’économie locale et de transformer Gaza en une zone modèle de prospérité.
Le texte évoque également la création d’une zone franche censée faire de la bande côtière une nouvelle Riviera méditerranéenne, symbole de la réussite du plan. Enfin, la sécurisation du territoire serait assurée par une Force internationale de stabilisation, chargée de garantir l’ordre et de prévenir toute résurgence armée.
Mais les obstacles sont nombreux. Le premier réside dans la démilitarisation réelle du Hamas, une tâche que beaucoup comparent à l’échec du désarmement du Hezbollah au Liban. Le second concerne le retrait israélien effectif, dont les contours restent flous, notamment en ce qui touche à la Cisjordanie.
La réforme de l’Autorité palestinienne, perçue comme corrompue et illégitime, apparaît elle aussi incertaine. Israël, de son côté, demeure méfiant à l’égard d’une paix qu’il juge « imposée » et dépourvue de garanties de sécurité suffisantes. À cela s’ajoute l’absence de grandes puissances rivales — Iran, Chine, Russie — du processus de négociation, ce qui limite la portée géopolitique de l’accord.
Enfin, l’attitude de l’Europe reste ambiguë. La France, en particulier, oscille entre soutien diplomatique et prudence stratégique, sans position claire ni constante. Ainsi posé, ce plan apparaît à la fois séduisant sur le papier et fragile dans sa mise en œuvre. Sa réussite dépendra de sa capacité à désarmer non seulement le Hamas, mais aussi l’ensemble du système de factions qui compose la trame politique et militaire de Gaza.
2) Origine idéologique — le Hamas, une hydre frériste
Pour comprendre la persistance du Hamas, il faut remonter à son ADN. Fondé en 1987 comme émanation des Frères musulmans, le mouvement est conçu dès l’origine comme une organisation théologico-politique. Il hérite du principe fondamental posé par Hassan al-Banna : l’islam est un système total, où la foi, la loi et le pouvoir doivent s’unir pour restaurer la souveraineté de Dieu sur la cité.
Cette filiation frériste explique son fonctionnement en hydre : chaque fois qu’on coupe une tête, une autre repousse. On peut dissoudre le Hamas institutionnel, mais on ne dissout pas l’idéologie qui le nourrit. Son imaginaire repose sur trois piliers :
1. La lutte armée comme devoir religieux ;
2. La charia comme cadre du politique ;
3. La terre de Palestine comme waqf, c’est-à-dire propriété divine inaliénable.
Tant que cette idéologie se propage, Gaza continuera d’engendrer de nouvelles formes de résistance. Le Hamas n’est qu’une de ses expressions locales.
3) Gaza — cartographie des factions
Sous l’apparente domination du Hamas, Gaza abrite une constellation de mouvements armés et politiques qui composent un écosystème complexe. Ces factions, parfois alliées, parfois rivales, se partagent les zones d’influence et les ressources, chacune avec son idéologie propre et ses soutiens extérieurs. Comprendre cette mosaïque est essentiel pour mesurer l’impossibilité d’une démilitarisation unilatérale.
Le Jihad islamique palestinien (PIJ), soutenu par l’Iran et le Hezbollah, constitue la deuxième force militaire de la bande. Ses brigades Al-Quds mènent des opérations coordonnées avec le Hamas, tout en conservant une indépendance stratégique. Les Comités de Résistance Populaire (CRP), eux, se posent en intermédiaires, agissant souvent comme relais tactique entre les grandes organisations.
Des groupes plus petits, tels que Abnaa al-Zawari (spécialisés dans les drones) ou les Brigades Al-Nasser Salah al-Din, prolongent cette dynamique en se concentrant sur des tâches spécifiques : renseignement, logistique, artillerie. À la marge, les salafistes djihadistes et les cellules affiliées à Daech, bien que réprimées par le Hamas, maintiennent une présence dans les quartiers périphériques. Leur hostilité à l’égard du Hamas, jugé trop pragmatique, nourrit une radicalisation concurrente.
S’ajoutent à cette toile : Harakat al-Sabeereen, groupe pro-iranien chiite expulsé de Gaza par le Hamas mais toujours actif clandestinement ; le FPLP-Commandement Général, héritier marxiste du Front Populaire, soutenu par Damas et Téhéran ; et enfin les Brigades Mujahideen, mouvement islamo-nationaliste modéré souvent allié tactiquement au Hamas. Ces formations complètent la complexité idéologique du champ palestinien, où se mêlent nationalisme, islam politique et influences étrangères.
Cette fragmentation n’est pas un signe de faiblesse mais une stratégie d’adaptation : chaque faction occupe un rôle spécifique, de la propagande au combat urbain, formant une toile de résistance difficile à démanteler. Le désarmement du Hamas ne ferait que déplacer le centre de gravité de la résistance vers d’autres acteurs. C’est ici que se loge la faille du plan : il confond le démantèlement d’une structure avec l’effacement d’un système.
Cette complexité interne éclaire la position du Hamas face au plan de paix : en se présentant comme porte-voix de l’ensemble de ces factions, le mouvement transforme sa réponse politique en message collectif.
4) La lettre du Hamas — double lecture et idéologie du sacrifice
Lorsque le Hamas a répondu au plan de paix, il a usé d’une rhétorique d’une habileté rare. En arabe, la lettre affirme :
« لن تُهزم المقاومة الفلسطينية، ولن تُجرد من سلاحها ما دامت فلسطين محتلة. »
Lan tuhzama al-muqāwama al-filasṭīniyya, wa lan tujarrada min silāḥihā mā dāmat Filasṭīn muḥtalla.
Traduction : « La résistance palestinienne ne sera jamais vaincue, et elle ne sera jamais désarmée tant que la Palestine restera occupée. »
Cette phrase est la clé. Dans la version diplomatique diffusée en anglais, le passage devient :
« We are ready to cooperate to ensure peace and reconstruction. »
La nuance a disparu. En arabe, al-muqāwama désigne non pas le Hamas, mais l’ensemble de la résistance palestinienne, une entité morale, quasi mystique, indestructible.
Le Hamas dit donc deux choses à la fois : il accepte le plan sur la forme, mais réaffirme la pérennité du combat sur le fond. C’est un chef-d’œuvre de communication politique. Comme l’a souligné Jacques Baud dans une analyse dans une interview sur la chaîne Omerta (Jacques Baud, interview sur la chaîne Omerta, octobre 2025), « le Hamas a peut-être compris qu’à un moment donné, le Hamas en tant qu’organisation pourrait disparaître, mais que la résistance ne disparaîtrait pas ».
Ce discours s’enracine dans une culture de la mort qui n’est pas morbide, mais identitaire. Il s’agit d’un véritable phénomène anthropologique, où la mort n’est pas perçue comme une fin mais comme un acte de continuité sociale et spirituelle. Dans l’imaginaire palestinien, le martyre confère au défunt une dignité supérieure, transformant la perte individuelle en victoire collective. Ce rapport sacralisé à la mort, transmis par l’éducation, les médias et la mémoire communautaire, structure la cohésion du groupe et donne sens à la lutte.
Eli Sharabi, otage israélien libéré, a décrit dans The Washington Post (6 octobre 2025) cette société où la mort est vécue comme un passage vers la dignité. Ce culte du martyre, inscrit dans la culture politique et religieuse, entretient la conviction que la défaite physique n’est jamais la fin. La résistance devient alors un acte de foi, et la mort, son accomplissement ultime.
5) Les logiques régionales et financières — une paix sous condition
La promesse de reconstruction de Gaza repose sur une mécanique financière inédite. Les pays du Golfe, menés par le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, se sont engagés à injecter des milliards de dollars pour transformer la bande de Gaza en une « Riviera méditerranéenne ». Ce projet est présenté comme un modèle de prospérité régionale, vitrine d’un nouveau Moyen-Orient où la coopération économique remplacerait les confrontations idéologiques.
Mais derrière cette ambition se cache un paradoxe fondamental : cette paix est conditionnelle. Elle ne repose pas sur la réconciliation, mais sur l’investissement ; non sur la confiance, mais sur le contrôle. En d’autres termes, il s’agit d’une paix achetée.
Le Qatar, qui a longtemps financé le Hamas et joué le rôle d’intermédiaire avec Israël, se retrouve dans une position ambiguë : pourquoi investir massivement dans un projet de reconstruction si cela revient à neutraliser ses propres alliés ? La réponse tient sans doute dans une stratégie de repositionnement. Le Qatar, en fin stratège, préfère peser sur le processus plutôt que de s’y opposer. C’est une logique de conversion d’influence : on ne perd pas le pouvoir en l’abandonnant, mais en refusant de s’adapter.
Toutefois, cette vision économique d’une Gaza pacifiée entre en collision avec l’imaginaire palestinien. Pour une population profondément marquée par l’exil, la dépossession et la mémoire du martyre, l’idée d’une Riviera bordée d’hôtels de luxe et de zones franches a quelque chose d’indécent. Elle évoque davantage un projet colonial, une enclave artificielle gérée de l’extérieur, qu’une souveraineté retrouvée. On y perçoit le rappel historique des précédents épisodes de colonisation économique et politique du territoire palestinien, de 1917 à 1948, lorsque les puissances mandataires façonnaient la région selon leurs intérêts.
Le plan ne tient pas compte du fait que la résistance palestinienne n’est pas uniquement un instrument militaire, mais un mode d’existence collective. Détruire cette culture reviendrait à priver le peuple d’un langage symbolique, celui qui donne sens à la souffrance et à la survie. Ainsi, la promesse d’une paix économique risque de produire l’effet inverse : renforcer la défiance, alimenter les factions et réactiver la rhétorique du sacrifice.
6) Prospective — Gaza, la résistance sans fin ?
Tant que Gaza restera une matrice idéologique et non un simple champ de bataille, aucun plan ne parviendra à désarmer la résistance. Le désarmement du Hamas, même s’il était accepté sur le papier, n’aurait qu’un effet superficiel. Dans un territoire où chaque ruine peut devenir un symbole, chaque enfant un témoin, et chaque mort un martyr, la force ne réside pas dans les armes mais dans la narration.
Les factions palestiniennes, pour certaines déjà en concurrence larvée avec le Hamas, trouveraient dans cette démilitarisation une opportunité politique. Certaines chercheraient à se convertir en acteurs de gouvernance — en échange de financements ou de postes dans la future administration —, d’autres refuseraient toute compromission et perpétueraient la lutte sous de nouveaux noms. Le champ des possibles est ouvert : ni victoire militaire, ni paix durable, mais une succession de mutations.
C’est là que réside la véritable difficulté : le Hamas peut disparaître, la résistance, jamais. L’idéologie qui le sous-tend, nourrie par le sentiment d’injustice, l’enracinement religieux et la mémoire du martyre, continuera de produire de nouvelles organisations. Le désarmement, dans ce contexte, n’est pas un processus de paix : c’est une illusion stratégique.
Conclusion
Le plan de paix présenté comme une renaissance pourrait bien n’être qu’un mirage. Il révèle surtout le double jeu des pays arabes, à la fois financeurs et médiateurs, la prudence stratégique d’Israël qui profite du statu quo, et la présomption occidentale d’imposer une paix sans véritable contrepoids mondial, dans un processus où la Russie, la Chine et l’Inde demeurent absentes. En prétendant résoudre le conflit par la prospérité, il ignore la nature profonde du problème : Gaza n’est pas seulement un territoire assiégé, c’est un espace mental et spirituel. Le désarmement du Hamas ne marquera pas la fin de la résistance, mais l’ouverture d’un nouveau cycle où d’autres acteurs, d’autres symboles et d’autres mots prendront sa place. La véritable arme de la résistance palestinienne n’est pas le fusil, mais la mémoire. Si l’on n’apaise pas les souffrances perpétuées par cette mémoire transgénérationnelle, le cycle de la douleur continuera de se reproduire — on peut peut-être arrêter la spirale de la violence, mais comment guérir le mental d’un peuple meurtri comme celui des Palestiniens ?
Dans la perspective de la création d’un État palestinien, l’enjeu dépasse la guerre elle-même : il s’agit d’édifier un véritable État doté de frontières claires reconnues par tous, d’un gouvernement légitime, d’une armée nationale et des mêmes prérogatives que tout autre membre de l’ONU.
Sources
· Trump Peace Initiative for Gaza, communiqué officiel (Washington, septembre 2025).
· Washington Institute for Near East Policy, Analysis of Hamas’ Response to the Trump Peace Plan, octobre 2025.
· Pierre Lellouche, Gaza : le triomphe de Trump au défi du réel, Figaro Vox octobre 2025
· Jacques Baud, interview sur la chaîne Omerta, octobre 2025.
· The Washington Post, Eli Sharabi, témoignage d’otage libéré, 6 octobre 2025.
· Al Jazeera Arabic, بيان حركة حماس رداً على خطة ترامب للسلام, septembre 2025 (texte intégral de la lettre du Hamas).
· United Nations Relief and Works Agency (UNRWA), Report on Factional Dynamics in Gaza, 2024.
· International Crisis Group, Palestinian Armed Groups and the Gaza Power Structure, 2024.
